Cet article aborde un sujet complexe mais essentiel pour les praticiens en massothérapie : la dissociation traumatique. Bien que parfois difficile à appréhender en raison de ses mécanismes subtils et méconnus, cette thématique mérite toute votre attention. En tant que praticien ou futur praticien en massothérapie, il est essentiel de comprendre que le corps peut refléter des blessures profondes, parfois invisibles, liées à des traumatismes psychiques. Cet état, souvent méconnu, peut affecter considérablement le vécu sensoriel et émotionnel d’une personne. En comprenant mieux ce phénomène, vous serez mieux équipé pour adapter votre pratique et offrir un espace sûr et respectueux à vos clients.
Sommaire : Qu’est-ce que la dissociation traumatique ? Les signes corporels et émotionnels de la dissociation Le lien entre mémoire traumatique et dissociation Comment adapter votre pratique ? Un impact profond sur le bien-être |
Qu’est-ce que la dissociation traumatique ?
La dissociation traumatique est un mécanisme de sauvegarde exceptionnel activé par le cerveau en réponse à un stress extrême ou à des violences répétées. Lorsqu’une personne est confrontée à une situation insupportable, son système neuro-biologique agit pour la protéger d’un risque vital. Ce processus déconnecte entre autres l’amygdale cérébrale — le centre des réponses émotionnelles — des autres parties du cerveau.
Ce découplage entraîne une anesthésie émotionnelle et sensorielle : la victime devient incapable de ressentir ses émotions ou ses douleurs corporelles de manière normale. Si ce mécanisme permet à court terme de survivre à une situation insoutenable, il a des conséquences importantes sur la santé mentale et physique lorsqu’il devient chronique.
Les signes corporels et émotionnels de la dissociation
Pour les professionnels du toucher, la dissociation peut se manifester de plusieurs façons :
- Anesthésie corporelle : La personne peut avoir une tolérance très élevée à la douleur ou sembler insensible à des pressions ou tensions que vous détectez comme importantes.
- Tensions musculaires persistantes : Ces tensions peuvent être un moyen inconscient pour le corps de « contenir » des émotions non exprimées.
- État d’absence : Certains clients peuvent sembler « déconnectés », avoir un regard vide ou une absence d’expression émotionnelle pendant le soin.
- Réactions paradoxales : Malgré un état de détente apparent, la personne peut se sentir envahie par des flashbacks, des souvenirs traumatiques ou des sensations inexplicables.
Ces manifestations reflètent un corps et un esprit pris dans un état de sidération traumatique, où les repères habituels entre sensations, émotions et pensées sont altérés.
Le lien entre mémoire traumatique et dissociation
La dissociation est souvent accompagnée d’une mémoire traumatique, où les souvenirs du traumatisme restent figés et déconnectés de la réalité temporelle. Ces souvenirs peuvent se manifester à travers des flashbacks, des douleurs inexpliquées ou des émotions intenses surgissant de manière apparemment incohérente.
Pour le massothérapeute, cela peut se traduire par des comportements inattendus : une crise de larmes, une peur soudaine ou un silence prolongé. Ces réactions ne doivent pas être interprétées comme un rejet de votre soin, mais comme l’expression d’un système en lutte pour retrouver son équilibre.
Comment adapter votre pratique ?
Votre rôle n’est pas de diagnostiquer ni de « traiter » la dissociation, mais d’adopter une posture d’écoute et de bienveillance :
- Créer un espace sécurisé : Assurez-vous que le cadre de la séance (température, lumière, position) est le plus confortable possible.
- Adopter une approche progressive : Commencez par des touchers doux et respectueux pour évaluer les réactions corporelles sans envahir l’espace personnel du client. Une pression trop forte ou une insistance sur une zone sensible peut renforcer le sentiment de danger ou provoquer un repli.
- Valoriser l’écoute active : Prenez le temps d’expliquer chaque étape de votre soin et encouragez la personne à verbaliser ses ressentis, même s’ils sont flous ou difficiles à exprimer.
- Encourager la reconnexion au corps : En utilisant des techniques de respiration ou des gestes enveloppants, vous pouvez aider vos clients à reprendre contact avec leurs sensations corporelles de manière sécurisée.
- Collaborer avec d’autres professionnels : Si vous identifiez des signes de dissociation importante, orientez vos clients vers des spécialistes de la santé mentale pour un accompagnement complémentaire. Il n’est pas recommandé d’inciter la personne à parler : sans un cadre approprié, ce récit peut être douloureux et violent, sans assurance que cela soit bénéfique pour la suite.
Un impact profond sur le bien-être
En étant conscient des symptômes de dissociation, vous contribuez à offrir un environnement où vos clients peuvent progressivement se reconnecter à eux-mêmes. Bien que le massage ne puisse pas « guérir » un traumatisme, il peut jouer un rôle clé dans la réappropriation du corps et des sensations, étape fondamentale dans le processus de résilience. Certaines recherches suggèrent que le massage, en tant que pratique axée sur le corps, peut contribuer à une réintégration de l’image corporelle. Ce processus pourrait expliquer les effets bénéfiques observés chez des personnes ayant traversé des traumatismes, notamment les victimes d’abus sexuels.
Votre pratique devient alors un espace de soutien, où chaque geste compte pour restaurer le lien entre le corps et l’esprit.
A retenir :
- La dissociation traumatique est une réponse neuro-biologique à des situations de stress extrême ou de violences. Elle entraîne une anesthésie émotionnelle et sensorielle.
- Elle peut se traduire par une insensibilité à la douleur, des tensions musculaires persistantes, un état de déconnexion (regard vide, absence émotionnelle) ou des réactions paradoxales comme des flashbacks ou des crises émotionnelles imprévisibles.
- Le massage n’a pas pour but de guérir les traumatismes, cependant il peut favoriser une réintégration de l’image corporelle et des sensations.
- En adoptant une posture bienveillante et sécurisante, le praticien aide à restaurer le lien entre le corps et l’esprit.
Sources :
- Field, T., Hernandez‐Reif, M., Hart, S., Quintino, O., Drose, L. A., Field, T., Kuhn, C. M., & Schanberg, S. M. (1997). Effects of sexual abuse are lessened by massage therapy. Journal of Bodywork and Movement Therapies, 1(2), 65‑69. https://doi.org/10.1016/s1360-8592(97)80002-2
- Geri, T., Viceconti, A., Minacci, M., Testa, M., & Rossettini, G. (2019). Manual therapy : Exploiting the role of human touch. Musculoskeletal Science and Practice, 44, 102044. https://doi.org/10.1016/j.msksp.2019.07.008
- Mémoire traumatique et victimologie – Dissociation traumatique. site internet : www.memoiretraumatique.org
- Price, C. (2007). Dissociation reduction in body therapy during sexual abuse recovery. Complementary Therapies in Clinical Practice, 13(2), 116‑128. https://doi.org/10.1016/j.ctcp.2006.08.004
- Salmona, M. (2013). La dissociation traumatique et les troubles de la personnalité : ou comment devient-on étranger à soi-même. In R. Coutanceau & J. Smith (Eds.), Les Troubles De La Personnalité En Criminologie Et En Victimologie. https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/Documents-pdf/La-dissociation-traumatique-et-les-troubles-de-la-personnalit-Dunod-2013.pdf